44 milliards $ en 2025 : Subventions de Carney aux pétrolières et gazières

Par Gabriel Ste-Marie et Patrick Bonin.

Élu sur fond de guerre tarifaire, Mark Carney a consacré en l’espace d’un an des sommes colossales à l’industrie des énergies fossiles. Selon les engagements déjà annoncés, Ottawa a réussi à injecter autant d’argent public, voire davantage, que ce qu’a coûté le fiasco du pipeline Trans Mountain.

Une situation qui soulève des questions d’autant plus pressantes que ces investissements profitent largement à une industrie dont une part importante de la propriété est américaine.

Au-delà du portefeuille de l’État, ce sont aussi les contribuables qui devront absorber les coûts grandissants des catastrophes climatiques associées à la dépendance aux hydrocarbures. Et ces conséquences ne sont pas théoriques. En Alberta, l’exploitation des sables bitumineux laisse déjà des traces profondes sur la qualité de l’air, de l’eau et des sols.

Mark Carney aime brandir l’idée d’un Canada « maître chez lui » face aux États-Unis. Pourtant, lorsqu’il est question d’énergie, la réalité est beaucoup moins souveraine. Selon une analyse rapportée par Radio-Canada, « les fonds américains détiennent désormais environ 59 % des sociétés pétrolières et gazières canadiennes, en hausse par rapport à 56 % à la fin de l’année précédente ». Autrement dit, une partie importante des bénéfices générés par le pétrole canadien quitte le pays pour alimenter les portefeuilles de fonds et d’actionnaires situés au sud de la frontière.

La situation est encore plus frappante depuis la montée des tensions au Moyen-Orient. Selon une analyse du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), la guerre en Iran pourrait permettre à l’industrie pétrolière canadienne d’engranger près de 90 milliards $ de profits en un an, soit trois fois plus que ce qu’elle aurait réalisé sans ce conflit. Une part substantielle de cette manne ira directement à ces investisseurs américains.

Pendant que le gouvernement Carney invite les Canadiens à se serrer les coudes dans le contexte de la guerre tarifaire, ce sont plutôt les ménages les plus modestes qui doivent se serrer la ceinture. Les pétrolières et gazières, elles, se plaignent le ventre plein, alors que le premier ministre trouve les moyens de leur offrir des milliards de dollars de nos poches.

Depuis la réélection des libéraux, mais cette fois avec Mark Carney à leur tête, les annonces favorables à l’industrie fossile se sont accumulées à un rythme tel qu’il faut en dresser la liste pour mesurer l’ampleur du phénomène.

44 milliards $ en un an

D’abord, Ottawa s’est engagé à participer au financement d’un nouveau pipeline dont le coût est évalué entre 35,2 et 43,7 milliards $, selon des documents transmis par le gouvernement albertain au Bureau des grands projets. Le fédéral et l’Alberta en assumeront chacun la moitié. La contribution fédérale pourrait ainsi atteindre 20 milliards $. Rappelons que la part provenant des contribuables québécois s’élèverait ici à plus de 4 milliards $.

À cela s’ajoute le dossier Trans Mountain. Trois agrandissements sont prévus pour cet oléoduc. Selon CBC News, la première phase est déjà en préparation. Elle consiste à utiliser des agents réducteurs de frottement afin d’augmenter de 10% le pétrole transporté. Ces travaux représentent environ 9 millions $ supplémentaires. Rappelons que ce sont plus de 40 milliards $ qui ont déjà été engagés par le gouvernement fédéral dans cette infrastructure.

Les soutiens financiers ne s’arrêtent pas là. D’après le rapport 2025 d’Environmental Defence sur les subventions aux combustibles fossiles, les aides directes et les financements publics accordés à l’industrie pétrolière et gazière ont atteint 10,2 milliards $ seulement pour l’année 2025.

Le même organisme estime qu’Ottawa a également versé au moins 405,5 millions $ à des projets de captage et stockage du carbone ainsi qu’à la production d’hydrogène à partir d’énergies fossiles.

C’est sans compter les milliards que Carney promet à l’Alliance des sables bitumineux pour son projet de capture carbone, qui s’élèvera à un total de 13,5 milliards $.

Le captage du carbone demeure une technologie extrêmement coûteuse dont l’efficacité et la rentabilité à grande échelle restent largement contestées. Il s’agit surtout d’un outil de manipulation pour retarder la réelle prise d’action pour la réduction des émissions de gaz à effets de serre du secteur pétrolier et gazier.

Il faut aussi ajouter le projet d’exploitation d’énergies fossiles en haute mer Baie du Nord, approuvé par Steven Guilbault lorsqu’il était ministre de l’Environnement. Selon Radio-Canada, l’entente conclue entre Ottawa, Terre-Neuve-et-Labrador et Equinor prévoit notamment une participation fédérale d’un milliard $ pour payer les redevances internationales.

Au total, les engagements déjà annoncés représentent plus de 44 milliards $ d’argent public destinés à l’industrie fossile en une seule année. Selon ce calcul, le gouvernement Carney aura engagé davantage d’argent dans le pétrole et le gaz que ce qu’a coûté le développement de Trans Mountain en cinq ans.

Pour donner un ordre de grandeur, cette somme représente plus des deux tiers des dépenses en santé et services sociaux du Québec, lesquelles atteignent 65,5 milliards de dollars dans le budget 2025-2026 du gouvernement québécois.

Démantèlement systématique des garde-fous

Rappelons également que le premier décret de Mark Carney a été l’abolition de la tarification carbone pour les particuliers. Au printemps dernier, il a suspendu temporairement la taxe d’accise sur les carburants. Sans surprise, cette réduction à la pompe a rapidement été compensée par une hausse des marges de raffinage, annulant ainsi le rabais pour les consommateurs tout en creusant le déficit. Il vient de prolonger la mesure jusqu’à l’année prochaine.

Suite de son élection, le gouvernement Carney avait fait adopter le projet de loi C‑5 sous bâillon, avec l’appui des conservateurs. Cette loi permet de contourner douze lois et sept règlements, dont plusieurs touchent l’environnement, afin d’accélérer la réalisation de grands projets désignés, notamment la construction de nouveaux oléoducs.

Récemment, Radio-Canada a révélé l’intention du gouvernement de rendre ces changements permanents, ce qui soulève l’inquiétude et l’indignation de groupes environnementaux comme Équiterre. « Les réformes envisagées par le gouvernement de Mark Carney concernant l’évaluation des grands projets économiques s’inscrivent dans ce que certains organismes environnementaux considèrent comme un ‘‘démantèlement systématique’’ des garde-fous canadiens », relate l’article.

Considérant toutes les dépenses prévues pour l’industrie fossile par le fédéral dans les prochaines années, dont nous ne connaissons pas encore les montants, ceci n’est que la pointe de l’iceberg. Ottawa semble être tenté de soutenir financièrement d’autres mégaprojets énergétiques, notamment les terminaux gaziers Ksi Lisims LNG et LNG Canada sur la côte Ouest, dont la valeur dépasse dans chaque cas les 30 milliards $.

Le paradoxe est difficile à ignorer. Au nom de la souveraineté économique canadienne, le gouvernement subventionne une industrie dont la majorité des actionnaires sont américains et dont une part importante de la production est exportée vers les États-Unis.

Financer avec l’argent public l’expansion d’entreprises majoritairement détenues par les intérêts du pays même dont le président attaque régulièrement le Canada avec ses mesures protectionnistes est en fait l’exact opposé de la définition que nous nous faisons de la souveraineté économique!

Dans le cadre des mesures pour soutenir l’économie québécoise et canadienne face à la guerre tarifaire, le Bloc Québécois est le seul parti qui réclame la suspension des aides aux pétrolières de l’Ouest canadien, dont la majorité des actionnaires et des acheteurs sont aux États-Unis, et qui, rappelons-le, ne subissent aucun tarif.

En avons-nous vraiment besoin?

C’est la question que se posent chaque jour des milliers de ménages québécois lorsqu’ils font leurs comptes. Pendant qu’ils peinent à absorber la hausse du coût de la vie, du logement et de l’alimentation, leurs impôts continuent d’alimenter une industrie largement responsable des changements climatiques.

Selon Environmental Defence, le coût de la pollution attribuable aux entreprises pétrolières et gazières présentes au Canada atteignait 56,4 milliards $ en 2025. Une facture qui finit inévitablement par se répercuter sur les citoyens, notamment sous la forme de catastrophes climatiques plus fréquentes, d’assurances plus coûteuses et de dépenses publiques croissantes.

Les effets se font également sentir à l’épicerie. Le Rapport sur les prix alimentaires au Canada 2026 souligne que les phénomènes météorologiques extrêmes perturbent de plus en plus la production agricole, créant des problèmes d’approvisionnement qui exercent une pression à la hausse sur les prix des aliments dans tout le pays.

L’Alberta, elle, subit directement les contrecoups environnementaux.

Des compagnies pétrolières et gazières, telles qu’ExxonMobil et le géant canadien Suncor, ont fait des sables bitumineux de l’Alberta l’un des plus grands sites industriels au monde, couvrant une superficie supérieure à celle de la ville de New York. Elles ont construit de vastes fosses à déchets qui laissent s’infiltrer des métaux lourds dans les nappes phréatiques, ainsi que des usines de traitement qui rejettent des polluants dans l’air, répandant une odeur nauséabonde sur des kilomètres.

Les répercussions écologiques des mines sont si vastes et si profondes que des peuples autochtones de la région affirment que cette industrie remet en cause leur existence même, malgré les emplois et revenus générés pour leurs communautés. Les habitants de cette région soupçonnent depuis longtemps que les mines de sables bitumineux empoisonnent la terre et tout ce qu’elle nourrit.

Le Québec écope

Au Québec, nous n’aurions quasiment plus besoin du pétrole et du gaz si les alternatives en transport avaient reçu autant de financement public. Le premier ministre Carney a décidé plutôt de retirer des mesures d’incitation à la vente de véhicules électriques et a coupé dans le financement au transport public dans son Budget 2025.

Ainsi, en continuant de subventionner les énergies fossiles plutôt que de lutter à la source contre les changements climatiques, le gouvernement transfère aux citoyens une facture toujours plus élevée.

Bien sûr, une partie de la classe politique et du milieu des affaires plaide que le développement continu des énergies fossiles demeure une transition nécessaire pour assurer notre sécurité économique en temps de conflit. Or, cette logique est fondamentalement erronée. Miser sur les énergies du passé ne garantit aucune sécurité ; cela prend nos ménages et nos entreprises en otage face à la volatilité des marchés mondiaux. La véritable résilience économique passe par l’indépendance que procurent les énergies renouvelables et les technologies propres.

Face à la menace tarifaire, il est impératif d’exiger des politiques publiques courageuses. Le gouvernement fédéral doit cesser immédiatement de subventionner la destruction de notre climat et rediriger ces capitaux colossaux vers l’économie verte. Les élues et les élus de la Chambre des communes ont le devoir de mettre fin aux privilèges accordés à l’industrie pétrolière et de soutenir massivement l’innovation technologique québécoise.

Nous ne pouvons plus tolérer ce sabotage climatique sans précédent. L’heure n’est plus aux faux compromis ni à la complaisance, mais à l’action immédiate. En refusant la rhétorique fossile et en assumant pleinement sa propre transition écologique, le Québec possède les ressources et l’expertise pour bâtir une société florissante. Pour notre sécurité et notre prospérité, nous devons choisir l’avenir, et cet avenir s’écrira inévitablement sans le pétrole.

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